ALLOCUTION DU PRESIDENT
DE LA REPUBLIQUE, M.
NICOLAS SARKOZY,
DEVANT LE 8EME REGIMENT
DE PARACHUTISTES D'INFANTERIE
DE MARINE
(Castres,
26 août 2008)
Monsieur
le Ministre,
Mesdames
et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur
le Maire,
Messieurs
les Officiers généraux,
Mesdames
et Messieurs,
Et
si vous le permettez,
Chers Amis,
J'ai
tenu à venir,
ici, au 8ème
RPIMa de Castres. Parce
que c'est le régiment
qui a été
le plus profondément
meurtri, celui qui a
payé le plus
lourd tribut lors de
l'embuscade d'Ouzbine.
Parce que c'est aussi
le régiment qui,
avec plus de 500 hommes,
est actuellement le
plus engagé en
Afghanistan, l'opération
extérieure sans
doute la plus difficile
que nous menons depuis
des années. Pour
autant, je n'oublie
pas le Régiment
de Marche du Tchad et
sa ville de Noyon, ni
le 2ème Régiment
Etranger de Parachutistes
et de sa ville de Calvi,
nous pouvons aller partout.
J'ai souhaité
venir ici à Castres,
mais eux aussi ont été
douloureusement frappés.
En tout cas, que les
hommes et les femmes
de ce régiment
sachent qu'avec tous
les Français,
nous sommes et nous
resterons à côtés
dans cette épreuve.
Je
sais bien, et c'est
bien naturel, que l'émotion,
la douleur et la tristesse
planent toujours au-dessus
de Castres et du Quartier
Fayolle. L'ampleur et
le recueillement de
la cérémonie
qui a eu lieu ici samedi
en témoignent,
mais il n'y a pas besoin
de démonstration,
cette douleur et cette
préoccupation
vous l'avez dans votre
cœur.
Il
faudra du temps, certainement
beaucoup de temps, pour
que nous puissions faire
le deuil des huit ''Volontaires'',
c'est la devise du Régiment
du 8ème RPIMa,
qui ont été
brutalement arrachés
à notre affection.
Pour la plupart, ils
ont été
fauchés en pleine
jeunesse. Ils commençaient
leur vie d'homme; une
vie qu'ils avaient choisie
mais c'est la mort qui
les attendait. Pour
que ces garçons
continuent de vivre
dans nos cœurs,
qu'il me soit permis,
dans ces lieux qui leur
ont été
si familiers, devant
leurs proches et leurs
camarades, de rappeler
leurs noms.
Adjudant
Sébastien Devez,
Sergent
Damien Buil,
Sergent
Nicolas Grégoire,
Caporal
Kévin Chassaing,
Caporal
Damien Gaillet,
Caporal
Julien Le Pahun,
Caporal
Anthony Rivière,
Caporal
Alexis Taani,
Avec
eux, sont aussi tombés
le sergent Rodolphe
Penon et le caporal
Mélan Baouma.
Je garderai ma vie durant
la vision de ces dix
cercueils, dans la chapelle
ardente à Kaboul,
dans la Cour des Invalides
à Paris et je
ne suis pas prêt
d'oublier la douleur
digne et silencieuse
des familles, de même
que le regard grave
de leurs frères
d'armes ; ceux qui avaient
combattu avec eux et
tous les autres qui
regardaient partir des
êtres chéris,
des camarades, pour
ce qui s'avérera
être leur dernier
voyage et, sans doute,
avec toujours les mêmes
questions : pourquoi
lui et pourquoi pas
moi ? A ceux-là
je dis, vous n'êtes
pas responsables de
la mort de vos camarades.
A ceux-là je
dis en tant que chef
des Armées, que
je ne considérerai
jamais la mort d'un
soldat comme une fatalité,
comme un risque du métier
dont il faudrait s'accommoder.
Un soldat, il est fait
pour rentrer à
la maison et ce n'est
pas parce qu'il est
un soldat que la mort
est moins un drame et
que l'absence est plus
supportable.
Aussi,
je m'engage solennellement
devant vous à
ce que tous les enseignements
de ce drame soient tirés
au plus vite afin que
nos soldats déployés
en opérations
extérieures,
et tout particulièrement
en Afghanistan, puissent
bénéficier
de ce que l'on appelle
le retour d'expérience,
concrètement
dans les délais
les plus brefs.
Si
j'ai voulu être
avec vous cet après-midi,
c'est d'abord pour me
recueillir à
nouveau avec vous et
pour partager, la douleur
et la peine de celles
et ceux qui ont perdu
un proche ; et puis
aussi pour partager
l'inquiétude
de celles et ceux qui
ont encore un mari,
un père, un fils,
un frère, un
ami en Afghanistan qui
y est ou qui va partir.
Je
m'incline respectueusement
devant la mémoire
de vos camarades et
j'adresse des vœux
de rétablissement
à ceux qui sont
blessés.
Je
rends hommage au courage
de chacun, mais je voudrais
dire qu'ils sont tombés
loin de notre pays,
mais pour des valeurs
qui nous rassemblent
tous. Ils sont tombés
au champ d'honneur.
Leur comportement est
un exemple et doit amener
la nation française
à réfléchir
sur la signification
de l'engagement des
soldats.
Le
drame que nous venons
de connaître vient
nous rappeler que le
métier militaire
n'est pas un métier
comme les autres. Il
donne sans doute plus
de satisfaction que
les autres dans la passion
qu'y mettent les militaires
mais il se paie d'un
prix beaucoup plus lourd
que les autres.
S'engager
dans la carrière
des armes, ce n'est
pas seulement cultiver
la camaraderie, l'esprit
de discipline et la
loyauté. S'engager
dans les armées,
c'est accepter librement
et en conscience qu'un
jour on puisse être
amené à
tout donner à
son pays y compris ce
que l'on a de plus précieux
: sa vie.
Les
dix de la vallée
d'Ouzbine sont allés
au bout de leurs convictions
d'homme et de leur devoir
de militaire et nous
devons les admirer pour
cela. Mais je veux dire
que le combat qu'ils
menaient là-bas
en Afghanistan, c'est
un combat juste, un
combat que l'on ne doit
pas perdre parce qu'en
Afghanistan ne se joue
pas simplement l'avenir
d'un pays martyrisé
par un régime
obscurantiste qui nie
les droits les plus
élémentaires
de la personne humaine.
Là-bas se joue
l'avenir de ce à
quoi nous croyons. Là-bas
se jouent les valeurs
les plus fondamentales
de toute civilisation
digne de ce nom. Des
valeurs d'humanité
qu'une clique lâche
et moyenâgeuse
est bien résolue
à remettre, et
à les remettre
en cause par la terreur.
Là-bas en Afghanistan,
se joue une part de
la liberté et
de la sécurité
du monde parce qu'une
démission de
notre part signifierait
tout simplement le retour
de la barbarie et la
reconstitution d'un
sanctuaire pour le terrorisme
international. Il ne
faut pas se tromper
: là-bas on arme
des terroristes et nous
ne sommes pas à
l'abri du terrorisme.
Je le dis donc avec
force : en abandonnant
le peuple afghan à
ses malheurs et à
ses bourreaux, en abandonnant
nos alliés démocrates
dans l'exercice de responsabilités
internationales que
nous confère
notre statut de membre
permanent du Conseil
de sécurité
des Nations unies, nous
renoncerions d'une certaine
façon à
assurer la sécurité
des Français
et nous renoncerions
au statut de grande
puissance avec nos droits
et nos devoirs pour
la paix du monde.
La
France est militairement
présente en Afghanistan
depuis décembre
2001. On ne peut pas,
d'un côté
dire que notre sécurité,
celle de notre pays,
celle de nos concitoyens
est directement menacée
par ce qui se passe
là-bas et de
l'autre fermer les yeux
et refuser de prendre
sa part de responsabilité
à ce qui se passe
là-bas. D'ailleurs,
que les choses soient
claires et je le dis
à ceux que j'ai
vus à Kaboul
il y a peu de temps
: je suis content de
vous voir debout d'ailleurs,
comme ces camarades
; ce qui se passe là-bas
est un enjeu crucial.
J'entends toujours dire
qu'il faut défendre
les Droits de l'Homme
mais là-bas nous
défendons les
droits de la femme qui
sont les droits de l'Homme.
Nous défendons
les droits des enfants.
Nous sommes aux côtés
du peuple afghan qui
a le droit à
un Etat. Nous ne voulons
pas qu'à cet
endroit du monde, une
base se reconstitue
pour alimenter, entraîner,
financer le terrorisme
du monde qui viendra
frapper comme cela a
déjà été
le cas à Madrid,
New York, Paris, Londres,
et tant d'autres capitales.
C'est
le sens de la mission
des soldats qui sont
en Afghanistan. Et ce
n'est pas un hasard
si, sur vingt-sept pays
européens, il
y en a vingt-cinq qui
y sont avec nous. Chypre
et Malte sont les deux
pays qui n'y sont pas.
Qui viendra me dire
que Chypre et Malte
ont les mêmes
responsabilités
pour la stabilité
du monde que la France
? Ce n'est pas une affaire
de politique. Des gouvernements
socialistes comme les
Espagnols, comme les
Anglais ont envoyé
leurs soldats là-bas
et des gouvernements
qui ne sont pas socialistes
les ont envoyés.
Ce n'est pas une question
de politique au sens
partisan, c'est une
question de réflexion.
La civilisation, la
démocratie, les
valeurs de dignité
humaine, on doit les
défendre partout
dans le monde parce
que le monde est devenu
un village et que si
nous ne les défendons
pas là-bas, alors
nous le paierons ici.
Alors je sais que cette
mission est sans doute
l'une des plus difficiles
qui ait été
confiée aux armées
françaises. C'est
justement parce que
c'est difficile que
les soldats qui y sont
méritent notre
respect et notre fidélité.
Alors,
à tous les dix,
je veux dire qu'ils
peuvent être fiers
de ce qu'ils ont fait.
Que leurs familles sont
fières d'eux
; que leur régiment,
que leur ville sont
fiers de leur sacrifice.
Ces
mots sont évidemment
peu de choses et ces
mots ne suffiront pas
à apaiser le
chagrin ou à
calmer la douleur. Mais
dans une démocratie
comme la nôtre,
le chef de l'Etat doit
parler au nom de la
Nation et la Nation
doit exprimer sa reconnaissance.
Je
veux dire à titre
personnel que je resterai
auprès de vous.
Que l'Etat restera avec
les familles qui sont
en deuil, et les soldats
qui ont été
blessés jusqu'au
terme de leur convalescence.
La communauté
militaire est une famille
forte, soudée,
elle n'abandonne jamais
les siens lorsqu'ils
sont dans la douleur
et l'adversité.
Je
veux d'ailleurs dire
aux familles qui ont
perdu un être
cher et qui, la semaine
dernière aux
Invalides, m'ont fait
part de leur souhait
de se rendre en Afghanistan
pour voir le camp français
où est stationné
le 8ème RPIMa
: je vous l'avais promis,
je vous annonce que
ce déplacement
se déroulera
les 12 et 13 septembre
prochain parce que je
veux que cela aille
vite, ce déplacement
là. Parce que,
pour certains d'entre
vous, voir le lieu où
ils ont passé
leurs derniers moments,
c'est un élément
qui leur permettra de
commencer le travail
de deuil.
C'est
ma responsabilité
de chef des Armées
de décider d'envoyer
des soldats français
en Afghanistan. Mais
c'est aussi de ma responsabilité
de faire en sorte que
les risques que prennent
nos soldats soient les
plus réduits
possibles.
J'imagine
la tension, le doute
peut-être, de
la section qui est en
cours de préparation
et qui s'apprête
à partir à
Kaboul pour reprendre
la mission de leurs
camarades rapatriés.
Je
vais vous dire une chose
; ces questions que
vous vous posez, je
me les pose, et c'est
pour cela que je veux
que les enseignements
soient tirés
de l'embuscade d'Ouzbine.
Un tel drame ne peut
pas se reproduire, en
tout cas dans les mêmes
conditions.
J'ai
demandé au ministre
de la défense
et au chef d'état-major
des armées qui
m'accompagnent de me
proposer, très
rapidement - c'est une
affaire de quelques
jours, toutes les mesures
qui permettront de garantir
à nos soldats
les meilleures conditions
de sécurité
possibles dans l'accomplissement
de leurs missions. J'ai
également souhaité
que vous soyez informés
de mes décisions
et de leur calendrier
de mise en œuvre.
Je vous dois la transparence,
vous l'aurez.
De
même, j'ai souhaité
que le gouvernement
fasse une déclaration
suivie d'un débat
et d'un vote organisé
au Parlement. On voit
d'ailleurs que la réforme
des institutions que
j'ai proposée,
qui prévoyait
ce débat et ce
vote, était nécessaire.
Je vois d'ailleurs qu'aujourd'hui
certains de ceux qui
n'ont pas voulu voter
cette réforme
me demandent le débat
et le vote. Ils n'ont
pas besoin de me le
demander. Je ne suis
pas un homme qui change
de convictions au gré
des changements d'humeur.
Ce débat, nous
le devons à la
Nation. Pour ce vote,
il faut que chaque parlementaire
prenne ses responsabilités
et dise devant le pays
: est-ce que nos soldats
sont morts pour rien
? Est-ce que là-bas,
cela ne vaut pas la
peine de se battre pour
les valeurs qui sont
les nôtres et
pour les Droits de l'Homme
? Que chacun assume
ses responsabilités
comme j'assume les miennes.
Je
ne prétends pas
- bien sûr - ne
pas faire d'erreur mais,
mes responsabilités,
je les assume parce
que c'est mon devoir.
Alors que chacun le
fasse : devant les familles,
devant les camarades,
les camarades des soldats
morts et devant le pays.
J'ai une lourde responsabilité
en tant que chef d'Etat
et croyez bien que je
veux l'assumer.
Dans
une démocratie,
il n'y a pas de sujets
tabous, il n'y a pas
de domaines réservés.
Vous savez ces questions
importantes dont on
parlait, qui étaient
tellement importantes
qu'il ne fallait pas
en parler. Justement,
parce qu'elles sont
importantes, il faut
en parler, il faut en
débattre, il
faut aller jusqu'au
bout de ce débat
et de ces questions.
J'ai souhaité
que le Parlement prenne
toute sa place dans
les délibérations
et les décisions
concernant l'envoi de
nos troupes sur des
théâtres
étrangers pour
que nos soldats sachent
que c'est toute la démocratie
et toute la Nation qui
se trouvera derrière.
Je ne peux pas dire
: j'ai la conviction
que c'est un débat
juste et avoir peur
de mener le débat
d'idées sur cette
question.
Enfin,
je continuerai à
assumer pleinement mon
devoir et croyez bien
que je le fais avec
gravité. J'ai
senti cette gravité
à Kaboul en allant
rejoindre les vôtres
et aux Invalides, de
même qu'aujourd'hui.
Enfin,
depuis 1951, le 8ème
RPIMa a toujours été
présent dans
les coups durs, à
chaque fois que notre
pays en avait besoin.
Je vous le dis, soldats,
si vous êtes ici,
ce n'est pas par hasard,
vous avez fait le choix
des armes et vous avez
fait le choix de ce
régiment.
Ce
régiment a une
histoire, des traditions,
des valeurs. A vous
de savoir si vous voulez
être à
la hauteur du souvenir
de vos anciens.
Dans
le musée, il
y a deux salles que
j'ai visitées.
Il va s'y écrire
une autre page de l'histoire
de votre régiment
en Afghanistan avec
les photos de vos camarades.
Soyez fiers d'eux, soyez
fiers de votre régiment.
C'est cela le 8ème
RPIMa. Vous étiez
en Indochine, en Algérie,
au Liban, en Afrique,
dans les Balkans et
aujourd'hui vous voilà
en Asie, parce que vous
êtes des professionnels,
parce que vous connaissez
votre métier
et parce que l'on peut
vous faire confiance.
Le
"8" a surmonté
chacune de ces épreuves.
Vous êtes les
héritiers de
cette glorieuse histoire
dont vous gardez le
drapeau. Je sais que
vous aurez à
cœur de perpétuer
la mémoire de
vos camarades et de
les honorer comme vous
honorez déjà
les 19 officiers, les
70 sous-officiers et
les 381 parachutistes
qui sont morts pour
la France sous les plis
du drapeau du 8ème
RPIMa.
Voilà
ce que j'avais à
vous dire, pour partager
avec vous tout cela.
Je le dis aux femmes
qui sont ici, je le
dis aux enfants. Ces
mots ne sont pas là
pour effacer, ils sont
là pour soulager.
En tout cas, si je les
prononce c'est parce
que je les pense. Je
n'ai pas l'habitude
de dire ce que je ne
pense pas et je voudrais
vous dire que, pour
moi, c'était
très important
de venir ici et je vous
propose que nous fassions
ensemble une minute
de silence à
la mémoire de
vos camarades.
Rendons-leur
hommage en observant
une minute de silence./.