ENTRETIEN DU MINISTRE
DE LA DEFENSE, M. HERVE
MORIN,
AVEC LE QUOTIDIEN "AUJOURD'HUI
EN FRANCE"
(Paris,
26 août 2008)
Q
- Le général
français Michel
Stollsteiner, commandant
des forces de la coalition
à Kaboul, a reconnu
avoir "péché
par excès de
confiance" au sujet
de l'embuscade meurtrière
dans laquelle sont tombés
dix Français.
Comment avez-vous ressenti
ces propos ?
R
- Je ne veux
pas commenter des propos
tenus à chaud
et peut-être mal
compris ou mal énoncés.
Ce qui est évident,
c'est que l'armée
française, comme
les autres, est confrontée
en Afghanistan à
des opérations
d'une nature nouvelle.
Nos soldats doivent
faire face non seulement
à des engins
explosifs improvisés
ou à des attentats
suicides menés
par un petit nombre
d'hommes, mais de plus
en plus à de
véritables opérations
militaires. En ce qui
concerne cette attaque,
cela faisait huit jours
que nos soldats avaient
repris pied dans la
vallée près
de Surobi. Ils y effectuaient
des missions pratiquement
tous les jours. Dans
le contexte du 18 août,
date de l'indépendance
de l'Afghanistan, aurait-on
dû être
plus précautionneux,
plus attentifs ? C'est
toujours facile à
dire une fois que les
choses sont arrivées.
Q
- On a parlé
de combattants étrangers
dans les rangs des talibans...
R
- Je vais vous
dire ce qu'on ne dit
pas assez : d'après
les renseignements obtenus
à l'aide des
écoutes, les
insurgés présents
sur le terrain ne sont
pas, loin s'en faut,
toujours des Afghans,
puisqu'ils ne parlent
pas entre eux dans les
langues de ce pays.
Il est désormais
clair que le recrutement
de ceux qui mènent
le combat contre la
stabilisation, la sécurisation
et la pacification du
pays se fait dans les
pays environnants, et
notamment au Pakistan.
On ne se bat pas contre
les Afghans, qui connaissent
la guerre depuis quarante
ans et qui aspirent
à la paix et
au développement.
Q
- Faut-il, comme le
réclament certains,
revoir la stratégie
?
R
- Quand on a
dit cela, on n'a rien
dit. La condition sine
qua non pour le développement
de l'Afghanistan, c'est
sa reconstruction. Sans
reconstruction, pas
de développement,
et cela passe d'abord
par la sécurisation
de l'Afghanistan. La
France a obtenu lors
de la conférence
de Paris que l'on engage
20 milliards de dollars
(12 milliards d'euros)
pour la reconstruction
du pays. Elle a imposé
l'"afghanisation",
c'est-à-dire
le transfert progressif
des responsabilités
sécuritaires
aux Afghans. D'ailleurs,
l'opération militaire
française de
Surobi se situait dans
cette partie dont la
sécurité
devait être transférée
aux Afghans au printemps
prochain. Parallèlement,
il est clair qu'il va
falloir aider les Afghans
à améliorer
la gouvernance de leur
Etat, le fonctionnement
des institutions, notamment
locales, et lutter contre
le narcotrafic qui finance
les insurgés.
Q
- Pour vous, aucun doute
: le renforcement des
forces françaises
était nécessaire
?
R
- Je rappelle
que l'intervention à
laquelle participe la
France est menée
sous la responsabilité
des Nations unies, 25
pays européens
sur les 27 de l'Union
sont présents
en Afghanistan, à
l'exception de Chypre
et de Malte. Je dis
à ceux qui défendent
les Droits de l'Homme
au Tibet que ces principes
ne sont pas à
géométrie
variable et qu'il faut
aussi les défendre
en Afghanistan.
Q
- Seriez-vous favorable,
comme vous le demandent
certains militaires,
à l'envoi de
forces spéciales
?
R
- Comme chaque
fois qu'il se passe
un incident majeur,
on fait ce qu'on appelle
un "retour d'expérience".
Ce rapport sera communiqué
au président
de la République.
J'ai par ailleurs demandé
au chef d'état-major
des armées de
me faire des propositions.
Parmi celles-ci, il
pourrait y avoir l'envoi
de quelques forces spéciales,
non pas pour mener des
opérations militaires
en tant que telles mais
pour améliorer
le renseignement afin
de permettre à
nos troupes de mieux
appréhender l'environnement
dans lequel elles se
trouvent.
Q
- Dans quel état
d'esprit allez-vous
aborder le grand débat
sur l'Afghanistan prévu
à l'Assemblée
nationale le 22 septembre
?
R
- Je veux expliquer
que nous ne sommes pas
engagés dans
un combat franco-français
mais dans un combat
international contre
le terrorisme, dont
dépend notre
propre sécurité.
C'est un combat juste
pour les Droits de l'homme
et de la femme. L'Afghanistan
était la base
arrière du terrorisme.
Ce n'est pas le fait
du hasard si les Nations
unies ont mobilisé
39 pays dans cette zone
profondément
déstabilisée.
Nous ne menons pas uniquement
des opérations
militaires ou de stabilisation.
Nous formons une armée
de bientôt 50.000
hommes, des forces spéciales
afghanes. Nous créons
une école de
logistique, la Commando
School, avec les Allemands.
On ne crée pas
des institutions en
quelques mois, il faut
du temps./.